Baseten, Nvidia et l’inférence IA : quels enjeux pour les PME ?

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1. Introduction

Baseten vient de lever 300 M$ en Series E, avec une valorisation autour de 5 Md$ et une participation massive de Nvidia. Dans l’écosystème IA, c’est un signal fort : les investisseurs misent désormais autant sur l’exécution des modèles en production (inférence) que sur leur création.

Pour un dirigeant de TPE/PME, la question n’est pas “comment profiter de ce buzz”, mais :

Est-ce que ce type de plateforme peut réellement m’aider à industrialiser l’IA ? Ou est-ce aujourd’hui surtout un sujet de grands comptes et d’infrastructures lourdes ?

L’objectif de cet article est de clarifier ce qui se joue derrière cette levée, ce que cela change (ou pas) pour une entreprise “normale”, et comment se positionner sans se laisser embarquer par le bruit médiatique. Pour replacer cette annonce dans le paysage plus large des acteurs de l’IA, voir aussi Les grandes entreprises de l’intelligence artificielle : comprendre les acteurs, les rôles et les rapports de force : https://lentrepreneuria.com/les-grandes-entreprises-de-lintelligence-artificielle-comprendre-les-acteurs-les-roles-et-les-rapports-de-force/

2. Ce qui a réellement été annoncé

Les faits, sans filtre :

Baseten, une start-up spécialisée dans l’inférence IA (exécution de modèles en production), lève 300 M$ en Series E. La société est désormais valorisée autour de 5 milliards de dollars. Nvidia investit 150 M$ dans ce tour, le reste venant d’autres investisseurs importants. L’objectif affiché est d’étendre l’infrastructure de Baseten et d’accélérer la mise en production des modèles IA pour ses clients.

En pratique, Baseten se positionne comme une plateforme d’hébergement et d’exécution de modèles IA, qui vise à faciliter :

le déploiement de modèles, leur scalabilité (supporter plus d’utilisateurs, plus de requêtes) et leur intégration dans des applications métier.

3. Pourquoi tout le monde en parle

3.1 Le montant et la valorisation

Les 300 M$ en Series E et 5 Md$ de valorisation indiquent que les investisseurs voient Baseten comme un futur acteur majeur de l’infrastructure IA. Cela renforce l’idée qu’au-delà des modèles eux-mêmes, la “plomberie” pour les faire tourner est un terrain de compétition stratégique.

3.2 La présence de Nvidia

Nvidia est au cœur de l’écosystème IA (puces, logiciels, partenariats). Quand Nvidia met 150 M$ dans un acteur d’inférence, le marché y voit un soutien stratégique : potentiellement des intégrations plus poussées, un accès privilégié au matériel et une crédibilité renforcée.

3.3 Le glissement du discours : du “training” à l’“inférence”

Jusqu’ici, la plupart des annonces portaient sur la création de modèles (entraînement, foundation models). Cette levée illustre un basculement : la valeur se déplace vers la mise en production et la capacité à rendre l’IA utilisable dans des applications concrètes.

Les attentes sont donc élevées : certains y voient une étape vers des applications IA plus simples à déployer, plus performantes, plus industrialisées. Ce sont des attentes légitimes, mais souvent en avance sur la réalité pour la plupart des TPE/PME. Pour suivre ce type d’annonces sans vous laisser emporter par le bruit, vous pouvez aussi structurer votre veille avec Structurer sa veille IA pour des décisions business en PME : https://lentrepreneuria.com/?p=202

4. Ce que cela change concrètement (ou pas)

Pour un business “normal”, cette annonce ne change pas la donne du jour au lendemain. Elle s’inscrit plutôt dans une tendance de fond : l’émergence de plateformes spécialisées pour exécuter l’IA en production.

Ce que cela peut permettre, en théorie :

Déployer plus facilement des modèles IA dans vos applications (site web, back-office, outils internes, produits connectés). Gérer la montée en charge (plus d’utilisateurs ou de requêtes sans devoir tout réarchitecturer). Bénéficier d’une infrastructure optimisée pour les GPU, sans avoir à la gérer en interne.

Mais en pratique, aujourd’hui :

Pour une TPE/PME, la barrière n’est souvent pas l’infrastructure d’inférence, mais la définition du cas d’usage, la qualité des données internes et la capacité à intégrer l’IA dans les process (et à accompagner les équipes). De nombreuses entreprises passent d’abord par des solutions clé en main (CRM, ERP, outils marketing, bureautique) qui embarquent déjà des fonctions IA, sans besoin d’une plateforme d’inférence dédiée.

Autrement dit : Baseten et ce type de plateforme sont surtout utiles à des entreprises qui ont déjà atteint un certain niveau de maturité IA, avec des modèles spécifiques à déployer, ou des volumes d’usage significatifs.

5. À qui c’est réellement utile

Profils d’entreprises pour lesquelles c’est pertinent à court terme :

Start-up et scale-up produits qui intègrent l’IA au cœur de leur offre (SaaS, outils B2B, produits data/IA). Entreprises de taille intermédiaire ou grands groupes disposant d’une équipe data/IA interne, de modèles maison (ou fortement personnalisés) et de besoins de déploiement à grande échelle ou multi-pays. Acteurs ayant besoin de maîtriser finement les coûts et les performances d’inférence, par exemple pour des volumes massifs (traitement de documents, agents IA clients, analyse temps réel).

Profils pour lesquels cela n’a pas d’intérêt immédiat :

TPE et petites PME sans équipe technique dédiée ou avec un seul développeur multitâches. Entreprises dont les besoins IA se limitent à la génération de texte (via des outils bureautiques, CRM, marketing), à quelques automatisations no-code / low-code ou à l’utilisation d’APIs de grands modèles standard, via des interfaces simples. Structures qui ne savent pas encore quels cas d’usage IA sont réellement prioritaires pour leur activité.

Dans ces cas, aller directement vers une plateforme d’inférence spécialisée risque de mobiliser du temps et des ressources sans retour clair, de complexifier l’empilement d’outils et de détourner l’attention des vrais sujets (process, choix des cas d’usage, conduite du changement).

6. Limites, risques et angles morts

6.1 Complexité technique sous-jacente

Même avec une plateforme supposée simplifiée, déployer un modèle en production reste un exercice technique : monitoring, sécurité, versioning, intégration, latence, etc. Sans compétences internes ou partenaires solides, le risque est de dépendre totalement du prestataire, sans vraiment comprendre le système.

6.2 Coûts visibles et cachés

Ce type d’infrastructure s’adresse à des usages intensifs : le coût n’est pas seulement l’abonnement, mais aussi le temps de développement et d’intégration, la maintenance et l’adaptation continue des modèles. Pour des volumes limités, l’usage direct d’APIs de grands modèles, ou de fonctionnalités IA déjà intégrées dans des outils existants, peut rester plus rationnel.

6.3 Dépendance à l’écosystème Nvidia et à une plateforme tierce

La présence de Nvidia est un atout technique, mais renforce aussi une dépendance à une chaîne technologique unique (GPU, stack logicielle associée, écosystème de partenaires). Pour une PME, multiplier les dépendances critiques (cloud, IA, data) chez peu d’acteurs peut poser des questions de négociation, de coût et de réversibilité à moyen terme.

6.4 Effet de mode autour de l’infrastructure IA

Le marché de l’inférence est en forte compétition, avec beaucoup d’acteurs financés. Il est probable que tous ne survivent pas ou ne restent pas indépendants : cela peut créer de l’incertitude à long terme sur certains fournisseurs.

6.5 Ce que les annonces ne disent pas

Les annonces publiques donnent peu de détails concrets sur les conditions tarifaires, les engagements de performance et les garanties contractuelles (SLA, sécurité, conformité). Pour un dirigeant, ce sont pourtant ces éléments qui déterminent si l’outil est utilisable sans risque excessif.

7. Lecture stratégique : que faire en tant que dirigeant de TPE/PME ?

Pour la majorité des petites et moyennes entreprises, la posture raisonnable face à cette annonce est : surveiller sans agir, et ne tester que dans un contexte précis et avancé.

7.1 Si vous débutez avec l’IA (ou restez au stade des premiers tests)

Ne vous dispersez pas sur les plateformes d’infrastructure IA. Concentrez-vous sur l’identification de 2–3 cas d’usage concrets (relance client, support, production de contenus, tri d’emails, etc.), sur l’exploitation de l’IA intégrée à vos outils actuels (suite bureautique, CRM, ERP, helpdesk) et sur l’accompagnement des équipes dans l’usage quotidien. L’inférence spécialisée viendra, au mieux, dans un second temps.

7.2 Si vous avez déjà des projets IA un peu avancés

Posez-vous des questions précises : avez-vous des modèles maison ou fortement personnalisés ? Avez-vous des volumes d’usage qui commencent à poser problème (coûts, lenteur, instabilité) ? Vos équipes techniques se plaignent-elles du temps passé à gérer l’infrastructure plutôt qu’à améliorer les modèles ou les produits ?

Si oui, alors surveillez cette catégorie d’acteurs (dont Baseten) dans le cadre d’un benchmark structuré. Testez éventuellement dans un projet pilote, limité et mesurable, avec des objectifs clairs (coût par requête, temps de réponse, fiabilité).

7.3 Si vous êtes une start-up IA ou un éditeur de logiciels

Cette annonce confirme que l’inférence est un sujet stratégique durable. Mais cela n’implique pas que Baseten soit le choix évident : comparez plusieurs plateformes d’inférence, évaluez la réversibilité (capacité à changer de fournisseur) et regardez au-delà du marketing : métriques, SLA, intégrations, gouvernance des données.

Dans tous les cas, la bonne question n’est pas “faut-il utiliser Baseten ?”, mais : “jusqu’où ai-je vraiment besoin de maîtriser l’infrastructure IA moi-même, et à partir de quel niveau de complexité dois-je externaliser ?” Sur ces arbitrages entre maîtrise, risques et valeur, vous pouvez compléter avec Gouvernance IA en PME : structurer décisions, risques et valeur : https://lentrepreneuria.com/?p=227

8. Conclusion courte

La levée de 300 M$ de Baseten, avec Nvidia en premier plan, confirme une tendance claire : l’enjeu n’est plus seulement de créer des modèles IA, mais de les faire tourner de manière fiable et scalable.

Pour une TPE/PME, cela ne justifie ni urgence ni pivot stratégique. L’essentiel reste de choisir des cas d’usage IA concrets, de s’appuyer d’abord sur les outils que vous utilisez déjà et de n’explorer les plateformes d’inférence spécialisées que lorsque vos besoins et volumes le justifient clairement.

Dans un environnement saturé d’annonces, la meilleure stratégie reste la même : prioriser la clarté opérationnelle plutôt que l’excitation technologique.

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